Zadistes et Notre Dame des Landes : agitation ou expérimentation ?


Les affrontements sur le site de Notre Dame des Landes, occultent un débat important car si on peut les dénoncer, il n’en reste pas moins que rien n’est dit, ou presque, sur le projet social tenté par les Zadistes, comme s’il devait rester borné par le seul horizon du capitalisme.

Certes on peut s’interroger sur leur modèle économique et sur sa cohérence mais il est plus étrange de ne poser ces interrogations que dans le cadre du marché et de la propriété privée, comme si l’un et l’autre étaient l’alpha et l’oméga de toute circulation.
A l’inverse, il faut partir de leur projet social dans lequel l’économique n’est qu’une composante soumise à d’autres principes d’action et de coordination que le seul marché et la seule propriété privée. Contrairement aux apparences ce ne sont ni des concepts simples, ni des réalités évidentes dans leurs contenus. Autrement dit quel est ce marché libérateur qu’ont en tête ses défenseurs néolibéraux ? Le marché capitaliste qu’ils développent, n’est qu’une forme de circulation des biens et services parmi d’autres, mais qui fonctionne de manière spécifique avec une double inégalité dans le contrôle des moyens de production et dans le processus de décisions régissant la répartition des richesses. Ces deux points sont une sérieuse limite à la liberté individuelle au vu des inégalités sociales.

Comme l’a montré l’anthropologue Alain Testart, cet échange marchand capitaliste n’est qu’un cas particulier, bien qu’il soit dominant, parmi d’autres formes de circulation, dont le don, la réciprocité et l’échange non marchand, qui fonctionnent selon d’autres principes que l’échange marchand capitaliste. Ainsi quand on parle de marché comme une évidence, encore faut‐il rappeler que dans les faits, il s’agit déjà d’un choix qui ne vise qu’à justifier un certain ordre social, ce qui est la définition d’un discours idéologique si l’on suit Ricœur, en proposant une certaine forme de circulation fondée sur la propriété privée des moyens de production.

Mais là encore, il n’y a pas une propriété, mais des propriétés et des pratiques diverses, permettant y compris d’allier propriété privée au sens que nous lui donnons et droit d’usage sur cette propriété.

Ainsi, il est erroné, une nouvelle fois, de laisser croire que la seule propriété privée est celle du capitalisme, en niant la diversité existante. Entre celui qui n’a aucune maîtrise de et sur les moyens de production et celui qui les contrôle, il y a un monde, celui de l’exploitation.

Pourquoi alors ne pas reconnaître aux Zadistes un droit à l’expérimentation ? Ils pourraient d’ailleurs ainsi promouvoir une autre approche de la propriété qui est celle des ‘commons’ c’est un dire un dispositif fondé sur un collectif identifié, porteur d’un territoire avec un ou des projets, mobilisant un système de droits de propriétés spécifiques allant du droit d’accès, au droit d’aliénation en passant par le droit d’intervenir sur la ressource, et organisé selon des principes de gouvernance partagés. Tout ceci a été étudié et présenté par Elinor Ostrom qui a eu le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel en 2009 ; ce n’est donc pas une approche marginale. Cette conception de la propriété est fondée sur la maîtrise par les producteurs des moyens de production, et des combinaisons de propriétés privées individuelle et collective, c’est‐à‐dire « propriété véritablement humaine et sociale ». Les exemples à travers le monde ne manquent pas, pour peu qu’on les cherche.
Ce droit à l’expérimentation est crucial. En effet, il ne s’agit de mettre en place un modèle existant ou supposé préexister et qu’il ne faudrait qu’accoucher. Plus fondamentalement, le capitalisme ne fonctionne qu’en se transformant. Les tensions qui le caractérisent ne se résolvent (temporairement) que pas le mouvement spatial et temporel. Il ne s’agit pas de contraintes « extérieures », mais bien d’une pression/exigence interne, liée à ses propres déterminations. Et, paradoxalement, c’est de là que peuvent naître d’autres principes de coordination, d’action, de rapports sociaux de production et de consommation. Ainsi c’est parce que le capitalisme est en mouvement qu’il crée les conditions tout à la fois d’un effondrement (voir les enjeux de la transition énergétique) et de l’émergence d’autre principes de fonctionnement. Cela peut paraître contradictoire, mais c’est aussi ce qui aurait caractérisé son apparition en Angleterre entre le 17iem et le 19iem siècle quand les propriétaires terriens, les Lords, ont voulu affirmer leur autonomie vis‐à‐vis de la monarchie en cherchant à renforcer et développer leur pouvoir économique 1 . C’est en voulant maintenir un certain système social que les propriétaires terriens ont produit les conditions du développement de la propriété privée et du marché capitaliste, et donc la fin de leur domination politique. La lutte politique et économique fut donc gagnée par ceux qui imposèrent une conception de la propriété établie sur le primat de la valeur économique sur les droits communs et coutumiers. Loin de l’incantation au marché et à la propriété privée du capitalisme, notre défi est reconnaître la pluralité des principes de coordination de l’action collective et d’accepter des modèles qui ne soient pas économiques même si des modalités de fonctionnement économique sont en œuvre. En réalité, notre difficulté à saisir cet au‐delà résulte du néolibéralisme lui‐même dans lequel on nous immerge quotidiennement, qui est incapable de penser la (les) rupture(s), de penser l’autre, la différence. Ce qui est peut‐être en action à NDDL c’est une transformation qui, engendrant des formes sociales nouvelles, crée de nouvelles bases, non pas ex nihilo, mais parce qu’elles trouvent à leur disposition des tensions dont la résolution sont le creuset possible de nouvelles relations humaines.

Article paru dans le Monde du 10/05/18, rédigé par Bernard Paranque, Kedge Business School.
Publié ici avec son accord.



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