Commerce Equitable et Développement Durable


Avant d’aborder la question du lien entre le commerce équitable et le développement durable, encore faut-il se mettre d’accord sur ce qu’on entend par développement durable du point de vue des pays du Sud. Sans prétendre à l’exhaustivité, trois composantes fondamentales du développement durable, peuvent être mises en évidence :

d’abord une augmentation des niveaux de production de biens et de services et un accroissement des capacités de production : capacités matérielles, mais également humaines ;

ensuite, l’existence d’une répartition des ressources productives au sein de la société et d’une structure de distribution des revenus (y compris les redistributions opérées par le biais de l’impôt et des dépenses sociales) telles, que l’accroissement des niveaux de production permette une amélioration des conditions d’existence de la grande majorité de la population sans discrimination particulière vis-à-vis de secteurs sociaux, de certaines ethnies, des femmes, des enfants ou d’autres catégories sociales. Cette amélioration des conditions d’existence doit être comprise dans un sens large. Elle inclut en particulier l’amélioration des conditions sanitaires et l’accès à l’éducation ;

enfin, ce développement doit se faire au moyen de processus de production et de modes de consommation qui ne dégradent pas l’environnement et, en particulier, qui ne dégradent pas, et même tendent à améliorer, le potentiel productif des écosystèmes cultivés. En effet, pour les pays du Sud, la dégradation de l’environnement est autant, voire plus, un problème de dégradation de ce potentiel productif (dégradation des sols, désertification, développement des parasites des cultures) que de pollutions diverses.

Le rôle central des prix agricoles

Ceci étant dit, on a bien aujourd’hui dans la majeure partie des pays du Sud une absence de processus de développement, voire bien souvent un processus inverse de sous-développement. On y assiste à une stagnation ou une faible augmentation des niveaux de production per capita, à des inégalités sociales croissantes, à un accroissement des niveaux de pauvreté, voire de misère, d’une grande partie de la population, à une dégradation de l’’environnement, et en particulier du potentiel productif des écosystèmes.

Dans l’agriculture, le faible niveau des prix agricoles, leur dégradation relative depuis des décennies ˆla dégradation des termes de l’échange- et leur instabilité sont largement responsables de cette situation.

En effet, ce bas niveau, cette dégradation et cette instabilité des prix ont comme première conséquence une faiblesse des revenus agricoles de la paysannerie. A son tour, cette faiblesse des revenus paysans a trois types de conséquences, respectivement d’ordre économique, social et environnemental :

premièrement, les agriculteurs ne sont pas en capacité d’améliorer leur capital de production ;

deuxièmement, il y a maintien, voire accroissement des niveaux de pauvreté ;

troisièmement, il y a tendance à une dégradation des écosystèmes. En effet ; dans une situation d’extrême pauvreté, les agriculteurs tendent à mettre en place des pratiques productives qui détériorent les écosystèmes, car c’est pour eux la seule façon de survivre à court terme. Par exemple la défriche et la mise en culture de pentes sensibles à l’érosion, ou encore la coupe de forêts pour la vente de bois qui permet aux familles paysannes d’obtenir des revenus complémentaires.

Les faibles niveaux de prix agricoles et de revenus paysans se répercutent par ailleurs sur le reste de la société par le biais de trois mécanismes principaux :

* La faiblesse de la demande de biens de la part de la paysannerie ne stimule pas les autres secteurs productifs, en particulier l’artisanat et la petite industrie. Un paysan pauvre n’achète pas de chaussures, de montre, de bicyclette, etc. * La pauvreté et la misère rurale se traduisent par un exode rural et donc un accroissement de la pauvreté et du sous-emploi en ville. * La création d’une masse de main d’œuvre d’origine paysanne, main d’oeuvre sous-employée et disposée à vendre sa force de travail à bas prix, contribue à créer un rapport de force défavorable au salariat, et ceci dans l‚ensemble des secteurs économiques, c’est-à-dire aussi bien dans l’industrie que dans l’agriculture capitaliste. Ceci tend à freiner ou empêcher l’accroissement des niveaux des salaires, et maintenir les rapports d‚exploitation et les niveaux de pauvreté dans les autres secteurs de la société.

Par ailleurs, c’est bien parce que les revenus agricoles sont faibles que les paysans-artisans - c’est-à-dire les familles paysannes pour qui l’artisanat constitue une source complémentaire de revenu - acceptent de commercialiser des produits artisanaux à des prix eux-mêmes très bas, c’est-à-dire des prix qui correspondent à une rémunération du travail extrêmement faible. De même, au niveau de l’ensemble de la société, c’est bien le fait que les revenus du travail soient faibles qui explique que les artisans en général acceptent de produire et de commercialiser des produits à des prix qui se traduisent par des niveaux de rémunération de leur propre travail aussi faibles.

Dans les pays du Sud, la faiblesse des prix agricoles est donc largement responsable du faible niveau de la rémunération du travail au niveau de l’ensemble de la société.

Le commerce équitable au service du développement durable

Un principe fondamental du commerce équitable est la garantie donnée aux agriculteurs de commercialiser leurs produits à des prix plus rémunérateurs que les cours mondiaux. C’est également une garantie de relative stabilité des prix et la mise en place de conditions et de délais de paiements, voire des possibilités de préfinancement, qui évitent aux paysans et aux artisans de brader leurs produits ou d’avoir recours à des prêts usuriers. Le commerce équitable s’attaque donc au facteur prix qui est, comme je viens de l’expliquer, au cœur du processus de sous-développement. Le commerce équitable contribue ainsi à créer les conditions d’un développement durable, non seulement en milieu rural mais aussi au niveau de l’ensemble de la société.

Dans le cas de l’artisanat, les prix du commerce équitable ne sont pas nécessairement supérieurs aux prix obtenus dans d’autres filières d’exportation. Mais les études d’impact montrent que le commerce équitable permet une augmentation des volumes de production, l’accès à de nouveaux marchés et donc un accroissement des revenus des artisans et la possibilité de créer des emplois. Pour les secteurs les plus marginalisés, le commerce équitable signifie bien souvent l’accès à un revenu, la possibilité de sortir de la marginalité, d’envoyer les enfants á l’ école, de retrouver une certaine dignité et, pour les femmes, d’avoir un revenu propre, de conquérir autonomie et reconnaissance sociale.

Il faut aussi souligner le role des organisations de second niveau en matière d’accès à de nouveaux marchés via l’exportation ou bien de formation technique des artisans ou encore de réinvestissements dans des programmes á caractére social.

Les études d’impact montrent un effet direct du commerce équitable sur le développement local relativement bas. Mais, en réalité, il y a une question d’échelle : si le commerce équitable concerne par exemple seulement 5 à 10% de l’ensemble de l’économie d’un territoire, il est évident que son impact sur le développement local dans son ensemble sera difficilement significatif. Et puis, indirectement, même si celui n’a pas été mesuré, la génération de nouveaux revenus a, en termes économique, nécessairement des effets indirects et induits sur le reste de l’économie. Et puis, qui peut mesurer l’effet à moyen et long terme sur la dynamique sociale du fait que les enfants soient mieux nourris et puissent aller à l’école ?

Le commerce équitable ne résout pas tout

Ceci étant dit, le commerce équitable ne peut à lui seul constituer une réponse à l’ensemble des questions du sous-développement. Et ceci, pour deux raisons principales :

D’une part, car il ne touche qu’une très faible partie du commerce international. Qui plus est, il n’a aucun effet sur le prix des produits vivriers des paysans du Sud, qui ne sont pas commercialisés dans les pays du Nord, mais qui, par contre, subissent la concurrence des céréales, des viandes et des produits laitiers produits au Nord. Ces produits y sont produits avec des niveaux de productivité nette jusqu’à 200 fois plus élevés que dans le Sud et, en plus de cela, les agriculteurs du Nord sont fortement subventionnés. Ce dumping des pays du Nord, mais aussi le dumping social des latifundistes de diverses régions du Monde qui exploitent leur main d’oeuvre salariée a un impact dramatique sur le niveau des prix des produits alimentaires de base produits par les paysanneries du Sud.

En plus, cette situation de faiblesse des prix influence négativement les prix des productions agricoles d’exportation pour les pays du Sud, comme le café : les paysans tendent en effet à substituer les productions vivrières par ces agroexportations, ce qui génère des phénoménes de surproduction au niveau mondial et une baisse des cours mondiaux

L’amélioration globale et durable du prix des produits agricoles dans les pays du Sud appelle des solutions politiques au niveau international, visant à une régulation des marchés, à la fin des pratiques de dumping des pays du Nord et à la reconnaissance des Etats et des ensembles régionaux à protéger leurs marchés intérieurs.

Mais, le commerce équitable constitue précisément une opportunité pour sensibiliser les populations du Nord à ces questions et de montrer que d’autres relations commerciales avec le Sud sont possibles. Il peut contribuer à accroître les pressions sur les pouvoirs et les forces politiques des différents pays, en vue de l’instauration d’un système économique mondial plus juste, alternatif au système actuel.

La deuxième raison de la limite du commerce équitable est que, dans les pays du Sud, les facteurs de sous-développement ne se limitent pas à la question des prix. Il faut mentionner notamment l’inégale répartition des ressources productives (concentration des terres et du capital de production aux mains de l’oligarchie terrienne dans certains pays, accès inégal au crédit, etc.), la faiblesse des systèmes d’éducation et de santé, faiblesse aggravée par les politiques impulsées par la banque mondiale et le FMI, etc.

En soit, le commerce équitable de résout pas ces problèmes. Mais la relation de partenariat qu’établissent les producteurs du Sud avec des partenaires du Nord sur la base du commerce équitable peut contribuer à améliorer leur situation économique, leurs niveaux d’organisation leur réflexion, bref leur capacité à s’attaquer à d’autres questions, au niveau local national et mondial. Certainement aujourd’hui cette dimension du CE est encore trés insuffisante.

Ceci sont des limitations du commerce équitable, mais attention celui-ci peut aussi avoir des effets pervers : son existence pourrait devenir un prétexte pour ne pas remettre en question la globalité du fonctionnement du commerce mondial (« pourquoi vouloir des changements radicaux et globaux si des initiatives comme celles du commerce équitable apportent des réponses ? »). Ou encore un prétexte pour justifier le démantélement des politiques sociales et éducatives des Etats, la privatisation des systémes de santé et d’éducation (« l‚État n’est pas nécessaire, vous voyez bien qu’avec des initiatives comme celles du CE, les populations peuvent résoudre seules ces questions »).

Contribuer à des changements plus globaux du commerce international

En définitive, si le commerce équitable contribue aujourd’hui à sa manière au développement durable, sa contribution ne sera déterminante que dans la mesure où il sera une base pour des changements plus globaux et plus profonds du fonctionnement du commerce mondial. Dans le cas contraire, il peut facilement se convertir en une façon pour la partie la plus consciente de la population des pays du Nord de se donner bonne conscience, et devenir en fin de compte une des multitudes d’initiatives qui permettent d’adoucir les effets dévastateurs du néolibéralisme, sans contestation de celui-ci.

Certains acteurs du commerce équitable privilégient des régulations économiques au moyen du développement de systémes de certification. Ils parient sur le fait qu’un accroissement notable de la demandes des consomnmateurs pour des produits certifiés du commerce équitable permettra de faire pression sur les entreprises multinationales et de distribution pour qu’elles changent leurs politiques commerciales.

D’autres acteurs du commerce équitable doutent fortement que les entreprises multinationales puissent adopter des attitudes éthiques sans l’existence de normes et de régulations de type politique. En définitive, ils parient davantage sur la mobilisation de citoyens pour exiger la mise en place de nouvelles régulations au niveau mondial.

Le commerce équitable a démontré qu’un autre commerce est possible, mais aujourd’hui, construire ce type de mobilisation planétaire reste un des grands défis pour les acteurs du commerce équitable.



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